Depuis plus d’une décennie, le Sahel est devenu l’un des principaux épicentres de l’instabilité mondiale. Les attaques menées par des groupes armés comme Boko Haram ou par des mouvements affiliés à Al-Qaïda et à État islamique ont profondément transformé la réalité sécuritaire de la région. Mais ces organisations ne sont pas apparues dans un vide politique. Elles prospèrent sur des fragilités anciennes, qu’elles exploitent autant qu’elles les aggravent.
Réduire la crise sahélienne à une simple lutte contre le terrorisme serait une lecture superficielle. L’insécurité qui frappe des pays comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger s’inscrit dans une combinaison complexe de défaillances étatiques, de tensions sociales et de transformations géopolitiques.
Au cœur du problème se trouve la crise de gouvernance. Dans plusieurs zones rurales, l’État est absent ou perçu comme illégitime. Les services publics sont insuffisants, la justice est inaccessible et la sécurité demeure précaire. Cette situation nourrit un sentiment d’abandon qui fragilise le lien entre citoyens et institutions. La corruption persistante et la marginalisation économique accentuent ce fossé, en particulier chez les jeunes confrontés au chômage massif.
Les coups d’État successifs dans la région ont illustré cette perte de confiance envers les régimes civils. Présentés comme des réponses à l’inefficacité des gouvernements face à l’insécurité, ils ont aussi contribué à reconfigurer les alliances internationales des États sahéliens. C’est dans ce contexte que s’est renforcée la présence russe, notamment à travers des sociétés militaires privées comme le Groupe Wagner.

L’arrivée de Wagner au Sahel, en particulier au Mali, a été présentée par certains régimes comme une alternative aux partenariats occidentaux jugés inefficaces ou intrusifs. Toutefois, cette présence ne s’est pas limitée au domaine sécuritaire. Elle s’est accompagnée d’une intensification des stratégies informationnelles visant à redéfinir les perceptions locales du conflit.

Dans plusieurs pays sahéliens, l’espace informationnel est devenu un champ de bataille à part entière. Des campagnes de désinformation circulent massivement sur les réseaux sociaux, nourrissant des récits simplifiés qui opposent souveraineté africaine et influences étrangères. Ces narratifs trouvent un écho auprès d’une frange panafricaniste, parfois sincèrement engagée dans une critique de l’ordre international, mais aussi exposée à des contenus manipulés ou instrumentalisés.
Ainsi, la critique légitime du passé colonial ou des politiques occidentales peut être récupérée pour légitimer de nouvelles dépendances géopolitiques. Dans certains cas, des discours en ligne présentent la Russie comme un partenaire « libérateur », tout en minimisant les dynamiques internes responsables de l’instabilité. Cette polarisation du débat détourne l’attention des causes structurelles de la crise : mauvaise gouvernance, inégalités sociales, conflits locaux et fragilité institutionnelle.
Les groupes armés eux-mêmes tirent profit de cette confusion. Dans un environnement où l’information est fragmentée et politisée, il devient plus difficile de construire une réponse collective fondée sur des diagnostics partagés.
L’insécurité au Sahel ne relève donc pas uniquement d’une confrontation militaire. Elle est aussi façonnée par des luttes d’influence, des récits concurrents et des stratégies de communication qui redessinent les perceptions populaires.
Dans ce contexte, toute approche durable devra dépasser les logiques d’alignement géopolitique pour s’attaquer aux racines profondes de l’instabilité. Sans réforme de la gouvernance, sans inclusion économique et sans renforcement des institutions, ni les interventions militaires ni les alliances extérieures ne pourront, à elles seules, stabiliser la région.
Car au Sahel, la bataille ne se joue pas seulement sur le terrain. Elle se joue aussi dans les esprits.
