Le fonio et le sorgho, deux céréales anciennes à forte valeur nutritionnelle, sont aujourd’hui les principales victimes de la domination du riz importé et du pain de blé dans les habitudes alimentaires au Sénégal, selon le chercheur et gestionnaire du patrimoine culturel Mandiaye Fall.
« Face à l’hégémonie du riz importé et du pain de blé venant de l’extérieur, ce sont le fonio et le sorgho qui payent le tribut le plus lourd », explique-t-il dans un entretien avec l’APS. Le fonio serait désormais « confiné à des niches géographiques », notamment à l’est du Sénégal, tandis que le sorgho est de plus en plus marginalisé, au point de risquer de disparaître des tables sénégalaises.
Le mil fait, pour sa part, preuve d’une « remarquable résilience ». Selon Mandiaye Fall, son ancrage culturel et les habitudes culinaires profondément enracinées permettent à cette céréale de conserver une place importante dans la consommation nationale. Cette résistance ne suffit toutefois pas à compenser la place occupée par le riz blanc et les produits à base de blé dans les repas quotidiens.
Pour le chercheur, le problème réside notamment dans le manque d’investissements consacrés aux céréales locales. « Faute d’investissements massifs dans la recherche et la transformation précuite pour les rendre aussi standardisées, rapides et faciles à cuisiner que le riz ou les pâtes de blé, la production agricole nationale a été lourdement pénalisée », souligne-t-il.
Cette évolution entraîne, selon lui, une perte de diversité du patrimoine céréalier sénégalais, mais aussi un affaiblissement de la diversité agricole et de la résilience écologique.
Parallèlement, le ceebu jën conserve une place centrale dans le patrimoine gastronomique du pays. Classé au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2021, le plat est présenté par Mandiaye Fall comme un « patrimoine vivant, dynamique » et un important vecteur de l’identité nationale. Il estime que son caractère authentique et son ancrage dans les pratiques quotidiennes constituent également un atout pour le tourisme culturel.
Mais le patrimoine culinaire sénégalais connaît lui aussi de profondes transformations. Les ustensiles, les ingrédients et certaines pratiques de transmission ont progressivement disparu ou changé. « Il est indéniable que le Ceebu Jën ou le Mafé que nous connaissons (…) ne sont plus exactement les mêmes qu’il y a trente ans », relève le chercheur.
À ses yeux, l’enjeu des prochaines décennies dépasse donc la préservation d’un plat particulier. Il concerne tout un écosystème de transmission culturelle. Il cite notamment la disparition progressive du répertoire lyrique des cuisinières, autrefois transmis de mère en fille.
Pour prévenir ce risque, Mandiaye Fall appelle à « repenser notre modèle social global en partant d’une véritable vision de société ». Il estime que l’État doit définir des orientations stratégiques pour rééquilibrer les habitudes de consommation et mieux valoriser les productions locales.
