Il y a des coups d’État qui renversent un régime. Et puis il y a ceux qui révèlent qu’un régime est déjà profondément fragilisé.
La tentative de putsch qui vient de secouer le Niger appartient à cette deuxième catégorie.
Le général Abdourahamane Tiani et son régime ont résisté. Les forces loyalistes ont repris le contrôle des positions stratégiques et la tentative a échoué.
Mais derrière cette victoire militaire apparente se cache une question beaucoup plus embarrassante :
Pourquoi une partie de l’armée nigérienne a-t-elle voulu se retourner contre ceux qui avaient précisément promis de restaurer l’honneur de l’armée, la sécurité du pays et la souveraineté nationale ?
C’est là que commence le véritable problème.
Le paradoxe du pouvoir par les armes
En juillet 2023, les militaires avaient pris le pouvoir au nom du peuple, de la souveraineté et de la sécurité.
Le discours était simple : le régime civil avait échoué, l’armée allait reprendre les choses en main.
Deux ans plus tard, le raisonnement se retourne dangereusement contre les nouveaux maîtres de Niamey.
Car lorsqu’un régime militaire arrive au pouvoir en promettant de vaincre l’insécurité, chaque attaque, chaque soldat tué, chaque territoire perdu devient politiquement beaucoup plus lourd à porter.
Le militaire au pouvoir ne peut plus accuser le civil.
Il est devenu le pouvoir.
Et lorsqu’une armée commence à désespérer, la question n’est plus seulement celle de l’ennemi qu’elle combat.
Elle finit par regarder derrière elle.
La grande fragilité des juntes
Les régimes putschistes possèdent une force considérable : ils contrôlent les armes, l’appareil sécuritaire et les institutions.
Mais cette force contient une faiblesse originelle.
Ils gouvernent parce qu’ils disposent du monopole de la force, mais leur stabilité dépend précisément de ceux qui détiennent cette force.
C’est pourquoi la contestation dans une caserne est infiniment plus dangereuse pour une junte qu’une manifestation dans la rue.
Une foule peut être dispersée.
Une opposition peut être interdite.
Une presse peut être réduite au silence.
Mais lorsque le doute entre dans les casernes, le pouvoir commence à trembler sur ses propres fondations.
Le véritable danger pour Tiani n’est donc peut-être pas le putsch manqué.
C’est ce qu’il révèle.
Une armée épuisée n’est pas une armée vaincue
Il faut aussi se méfier d’une lecture simpliste.
Dire que l’armée nigérienne est désespérée ne signifie pas qu’elle est hostile à la nation ou qu’elle rejette nécessairement le régime.
Cela signifie qu’une armée engagée depuis des années dans une guerre contre les groupes jihadistes peut finir par ressentir une immense fatigue lorsque les résultats ne correspondent pas aux sacrifices consentis.
Un soldat accepte de risquer sa vie pour son pays.
Mais il peut finir par demander :
Pour quelle stratégie ? Pour quelle victoire ? Et jusqu’à quand ?
Ce sont des questions militaires.
Elles deviennent politiques lorsqu’elles restent sans réponse.
La Russie ne peut pas tout résoudre
Le recours à l’Africa Corps russe dans la défense du régime ajoute une autre dimension à cette crise.
Depuis le départ des forces françaises et la rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey a fait de la souveraineté et de la diversification de ses alliances un élément central de sa nouvelle doctrine.
Mais une vérité demeure :
changer de partenaire militaire ne suffit pas à résoudre une crise sécuritaire.
Moscou peut fournir des hommes, des armes, du renseignement ou un soutien opérationnel.
Mais aucun partenaire étranger ne peut remplacer durablement la légitimité intérieure.
Aucun allié extérieur ne peut créer la confiance entre une armée et son gouvernement.
Et aucune puissance étrangère, aussi importante soit-elle, ne peut gagner à la place d’un État une guerre qui se joue d’abord sur son propre territoire.
Le piège des régimes qui confondent autorité et stabilité
La stabilité d’un régime ne se mesure pas au nombre de militaires autour du palais présidentiel.
Elle se mesure à la capacité du pouvoir à faire accepter son autorité lorsque les armes ne sont pas braquées.
C’est toute la différence entre tenir un État et gouverner un État.
Un pouvoir peut contrôler Niamey sans contrôler totalement les frustrations qui montent dans le pays.
Il peut contrôler les institutions sans contrôler les émotions de ceux qui combattent sur le terrain.
Il peut arrêter des mutins sans nécessairement arrêter le malaise qui les a conduits à prendre les armes.
Voilà pourquoi le putsch manqué doit être analysé avec beaucoup plus de profondeur qu’une simple tentative de déstabilisation.
Les militaires nigériens ont justifié leur prise du pouvoir par l’échec des civils.
Aujourd’hui, une partie des militaires semble reprocher au pouvoir militaire son incapacité à résoudre suffisamment vite la crise sécuritaire.
C’est le boomerang de l’histoire.
Le même argument qui avait légitimé le renversement du pouvoir civil peut désormais devenir l’argument contre le pouvoir militaire.
Et c’est probablement la plus grande leçon de cette affaire.
Un coup d’État ne supprime jamais les problèmes d’un pays.
Il change seulement ceux qui doivent les résoudre.
Le Niger n’a donc pas seulement besoin d’un pouvoir fort.
Il a besoin d’un État fort.
Ce n’est pas la même chose.
Un pouvoir fort protège son régime.
Un État fort protège son peuple.
Et entre les deux, il y a toute la différence entre la survie d’une junte et la construction d’une nation.
La tentative de putsch est terminée.
Mais la question, elle, ne fait que commencer :
si ceux qui avaient renversé les civils au nom de la sécurité commencent à être contestés par ceux qui font la guerre au nom de cette même sécurité, qui reste-t-il à convaincre ?
Le peuple ?
L’armée ?
Ou simplement l’Histoire ?
