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Derrière les reportages signés depuis le Mali ou les interviews de maires ouest-africains se cache un parcours bien plus révélateur. Vitaly Taysaev, correspondant d’African Initiative, n’est pas un journaliste de terrain classique. C’est un professionnel de la communication digitale et du marketing d’influence qui a basculé, en quelques années, de la manipulation informationnelle politique en Russie à la production de récits propagandistes sur le continent africain. Son histoire illustre parfaitement le modèle d’influence que Moscou a déployé en Afrique après la mort d’Evgueni Prigojine : moins de mercenaires visibles, plus de voix locales et de contenus « authentiques » fabriqués pour servir une stratégie géopolitique russe, loin des besoins des populations africaines.
Né à Oulan-Oudé, formé à Tomsk puis à Paris, Vitaly Taysaev a construit sa carrière dans le marketing digital et le SMM (Social Media Marketing). Il a géré des communautés VK (réseau social russe) de plusieurs millions d’abonnés, travaillé pour des agences de communication, dirigé des équipes marketing et animé des masterclass sur les réseaux sociaux. Sur ses propres blogs et réseaux, il se présentait comme expert Telegram, capable de monétiser et d’animer des canaux politiques. La photographie et le voyage complétaient son image de « créateur de contenu ».
Ce n’est pas un détail de son parcours. C’est le cœur du sujet : African Initiative, l’agence de presse russe pour laquelle il travaille aujourd’hui, se présente comme une organisation destinée à « construire un pont entre la Russie et l’Afrique ». Or Taysaev n’arrive pas avec les outils du journalisme d’investigation ou du reportage indépendant. Il arrive avec ceux de la communication stratégique : savoir raconter une histoire, amplifier un message, émouvoir les populations et faire passer un récit comme s’il était local et spontané.
L’épisode MayorFSB : les méthodes de déstabilisation testés avant l’Afrique
En août 2019, à la veille d’une grande manifestation d’opposition à Moscou, le canal Telegram anonyme @MayorFSB (« Товарищ майор ») publie une base de données de plus de 3 000 personnes présentées comme des « sympathisants d’Alexeï Navalny », opposant politique de Vladimir Poutine. Noms, téléphones, adresses, numéros de passeport. Beaucoup de ces données ne provenaient de personnes arrêtées lors des manifestations de juillet et août 2019.
L’enquête de Meduza, s’appuyant sur des outils d’identification de numéros et de comptes, a pointé Vitaly Taysaev comme administrateur du canal. Le numéro lié au compte de contact du canal correspondait au sien. Taysaev a reconnu avoir promu le canal pendant plusieurs mois avant de transmettre la carte SIM au client. Il a cependant nié être à l’origine de la fuite elle-même, invoquant un accord de confidentialité.
Cet épisode n’est pas une anecdote ancienne. Il montre une pratique concrète : utiliser des canaux anonymes, diffuser des données personnelles à des fins politiques, et construire une narration accusatoire contre l’opposition. Les mêmes compétences – maîtrise de Telegram, production de contenu à charge, diffusion rapide – se retrouvent aujourd’hui dans un autre cadre, en Afrique cette fois ci. Taysaev n’est donc pas qu’un « journaliste », c’est un technicien de la guerre de l’information qui a changé de terrain. Et sa nouvelle proie est africaine.
African Initiative : la vitrine africaine
Créée en septembre 2023, un mois après la mort de Prigojine, African Initiative a rapidement déployé une stratégie agressive et hybride à l’instar de ce que pouvait faire Wagner. D’un côté, une agence de presse moscovite qui produit des articles viraux et alimente des boucles Telegram, des canaux WhatsApp et des comptes sur les réseaux sociaux pour diffuser massivement. De l’autre, un réseau associatif d’ancrage local, hérité de l’ère Prigojine, qui est présent au Burkina Faso, au Mali, au Niger, mais aussi en Guinée équatoriale, au Togo ou au Sénégal.
L’agence de presse russe a rapidement été identifiée par les services britanniques (FCDO) et européens (EEAS) comme le principal véhicule de manipulation de l’information russe en Afrique et plusieurs de ses dirigeants sont désormais sous sanctions européennes.
Dans ce dispositif, Vitaly Taysaev apparaît comme correspondant actif. Il signe des reportages et des interviews depuis le Mali, participe à des activités de l’organisation et contribue à faire vivre le récit d’une Russie « anticoloniale », partenaire sécuritaire et économique fiable face à un Occident déclinant et manipulateur.
African Initiative n’est pas un média indépendant. C’est un outil d’influence d’État qui a pris la suite des réseaux de propagande de Prigojine, en les rendant plus discrets et plus localisés. Devenu le bras droit du Kremlin, ses contenus sont conçu pour être repris, partagé, et perçu comme venant d’auteurs africains, de « l’intérieur ».
A titre d’exemple, l’une des premières campagnes d’envergure orchestrée par l’agence a consisté à détourner une crise sanitaire liée à une maladie transmise par les moustiques en Afrique de l’Ouest. En quelques semaines, via des fermes de faux comptes et des relais d’opinion, le récit a été altéré : la maladie devenait une « arme biologique expérimentale » testée en secret par des laboratoires occidentaux sur des cobayes africains. Une rhétorique du complot directement issue des vieilles recettes de la guerre psychologique soviétique.
Le néocolonialisme russe
L’opération d’influence, dont Taysaev est un maillon, a des conséquences concrètes. Elle pollue l’espace informationnel : les choix politiques (partenariats économiques, élections politiques locales…) se prennent dans un climat saturé de récits orientés. Elle affaiblit les médias locaux : quand une structure étrangère financée et pilotée depuis Moscou forme des journalistes, organise des écoles et place ses contenus, elle concurrence et parfois marginalise les rédactions africaines qui tentent de travailler selon des standards professionnels. Elle sert des intérêts étrangers : l’objectif n’est pas le développement des pays africains, ni la souveraineté informationnelle des populations. C’est le renforcement de l’influence russe, l’accès aux ressources et le soutien politique dans les instances internationales ;
Quand le public ne peut plus distinguer clairement qui produit l’information et dans quel but, la démocratie et la souveraineté informationnelle en pâtissent.
Les États africains n’ont pas besoin de nouveaux conteurs au service d’intérêts extérieurs. Ils ont besoin d’informations fiables, produites selon des standards professionnels, et d’un débat public qui ne soit pas saturé par des opérations d’influence déguisées.
Birane Gaye, journaliste communicant
