Dans l’espace économique ouest-africain, le marché financier régional connaît une mobilisation croissante de capitaux par les États. Si cette dynamique témoigne d’une certaine solidité du système financier, elle soulève également des interrogations sur ses effets sur le financement du secteur privé. L’expert financier Meissa Lô estime que le marché reste capable d’absorber ces besoins, tout en mettant en garde contre un possible « effet d’éviction » des entreprises.
Une présence accrue des États sur le marché régional
Au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), les gouvernements recourent de plus en plus au marché financier régional pour financer leurs besoins budgétaires. Cette tendance s’est particulièrement renforcée ces dernières années, notamment dans un contexte international marqué par un accès plus difficile aux financements extérieurs. Selon les données du marché des titres publics, près de 11 800 milliards de francs CFA ont été levés en 2025 sur le marché régional. Un volume important qui alimente le débat sur la capacité du système financier à absorber une telle demande de financement. Pour l’expert financier Meissa Lô, consultant international et fondateur du think tank Millenium African Institute, Nations et Démocratie, ces chiffres traduisent néanmoins une certaine profondeur du marché. Entre 2022 et 2024, les émissions brutes d’obligations souveraines ont couvert environ 73 % des besoins de financement des États de l’UEMOA.
Le marché régional, alternative aux financements internationaux
Dans un contexte mondial marqué par la hausse des taux d’intérêt et un accès plus restreint aux eurobonds, plusieurs États ouest-africains se sont davantage tournés vers les mécanismes de financement régionaux. Le mode d’émission dominant reste celui de l’adjudication, qui représente près de 61 % des opérations sur le marché. Selon Meissa Lô, cette orientation vers le marché régional constitue une solution pragmatique pour les gouvernements confrontés à des conditions internationales plus contraignantes. Toutefois, l’analyste appelle à la prudence. Une multiplication excessive des émissions obligataires pourrait, à terme, créer des tensions sur le marché et entraîner une certaine lassitude des investisseurs. « Le marché régional peut absorber les émissions souveraines, mais il est nécessaire de maintenir une discipline budgétaire afin d’éviter un risque de saturation ou d’épuisement de la demande », souligne-t-il.
Un levier potentiel pour la croissance économique
Lorsqu’il est bien utilisé, le financement par le marché peut constituer un levier important pour soutenir la croissance et l’emploi. Les fonds levés par les États peuvent notamment servir à financer des projets structurants dans des secteurs clés tels que les infrastructures, l’énergie, l’éducation ou encore le développement des PME. Selon Meissa Lô, lorsqu’un État mobilise des ressources pour financer un programme d’infrastructures énergétiques, cela génère d’abord des emplois dans la construction, avant de favoriser l’expansion de l’activité économique et l’augmentation des recettes fiscales à long terme. Dans les économies relativement stables, l’accès aux marchés financiers peut donc soutenir l’investissement public et stimuler l’activité économique. À l’inverse, dans des contextes de forte dette ou d’instabilité économique, ce recours massif à l’endettement peut devenir un facteur de vulnérabilité. Pour éviter ce scénario, l’expert insiste sur plusieurs conditions : une gestion prudente de la dette publique, la priorité donnée aux maturités longues et au financement en monnaie locale, ainsi qu’une sélection rigoureuse des projets à fort impact socio-économique.

L’innovation financière comme piste de diversification
Pour renforcer l’attractivité et la solidité du marché régional, Meissa Lô plaide également pour une diversification des instruments financiers. Parmi les pistes évoquées figurent notamment les obligations thématiques, telles que les green bonds ou obligations climatiques, destinées à financer des projets liés à la transition énergétique ou à la protection de l’environnement. L’analyste évoque aussi d’autres mécanismes innovants comme les swaps dette-contre-investissement, permettant de réduire l’endettement tout en soutenant des projets prioritaires dans des domaines comme l’éducation ou la protection de la nature. Par ailleurs, l’émission de sukuk, des obligations conformes aux principes de la finance islamique, pourrait contribuer à mobiliser davantage d’épargne dans une région où ce type de finance est particulièrement présent.
Un « effet d’éviction » qui pénalise les entreprises
Malgré la résilience apparente du marché financier régional, la forte présence des États pourrait toutefois réduire les possibilités de financement pour les entreprises privées. Selon Meissa Lô, les investisseurs institutionnels notamment les banques, les assurances ou les fonds d’investissement privilégient généralement les titres souverains, considérés comme plus sûrs et plus liquides. Cette préférence pour les obligations publiques crée ce que les économistes appellent un effet d’éviction, dans lequel les entreprises se retrouvent en concurrence directe avec les États pour accéder aux capitaux disponibles. La situation est également accentuée par la faible profondeur du marché des actions et par le nombre encore limité d’émissions obligataires d’entreprises dans la région.
Un marché encore déséquilibré
À titre de comparaison, l’expert cite l’exemple du marché financier marocain, structuré autour de la Bourse de Casablanca, où les entreprises émettent régulièrement des obligations corporate dans des secteurs variés tels que les banques, l’immobilier ou les services publics. Dans ce modèle, les investisseurs institutionnels disposent d’un éventail plus large d’actifs, ce qui permet de maintenir un meilleur équilibre entre la dette publique et le financement du secteur privé. À l’inverse, dans l’espace UEMOA, dominé par la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), la forte présence de la dette souveraine tend à concentrer l’essentiel des investissements sur les titres publics. Pour Meissa Lô, l’enjeu à long terme sera donc de renforcer la diversification du marché et d’encourager le financement des entreprises afin de soutenir un développement économique plus équilibré dans la région.
